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Pourquoi l’Algérie ne commémore pas son indépendance

mercredi 21 mars 2012 à 17 h 55 min | Aucune réaction

En Algérie, les commémorations du cessez-le-feu du 19 mars 1962, premier pas vers l’indépendance acquise trois mois plus tard, demeurent très discrètes.

À trop célébrer le passé, le régime en place craint que les Algériens finissent par trop s’intéresser à l’avenir. Une menace pour un système à bout de souffle qui a, pour l’instant, échappé aux printemps arabes. « Rien du coté algérien ! », titrait le quotidien El Watan.

Les autorités algériennes ne célèbrent pas l’anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie et du cessez-le-feu du 19 mars 1962. Rien de prévu non plus en ce qui concerne les 50 ans de l’indépendance proclamée le 5 juillet 1962. Face à ce mal de mémoire, depuis des semaines, les Algériens ont les yeux rivés sur les médias français, tout particulièrement vers les documentaires télévisés, où pour beaucoup les images sont inédites. Benjamin Stora, l’historien français né à Constantine est presque devenu une célébrité, évoqué en permanence dans les conversations à la terrasse des cafés.

Pourquoi une telle frilosité ? El Watan, qui, en partenariat avec le site Owni, propose un musée numérique de la guerre de libération, accuse les gouvernements successifs de ne pas vouloir « incommoder l’ancienne puissance coloniale au travers d’une célébration percutante et décapante ». Commémorer le cessez-le-feu, c’est aussi risquer d’évoquer les purges au sein du FLN, le parti de l’actuel président Abdelaziz Bouteflika, lors de l’été 1962. Dès l’indépendance, le FLN s’est servi de sa légitimité acquise pendant la guerre pour s’imposer comme parti unique. Le Parti communiste est interdit en 1963, puis le Parti de la révolution socialiste, de Mohamed Boudiaf. « Le gouvernement Bouteflika reste timide car une commémoration, c’est une projection dans l’avenir », analyse Nedjib Sidi Moussa, doctorant en science politique. Bien davantage que le passé, les Algériens scrutent en effet leur avenir et l’impact des révolutions dans le monde arabo-musulman.

L’armée, toujours au pouvoir

En janvier 2010, la contestation a été massive en Algérie. Elle s’est traduite par une dizaine de morts. Loin des feux médiatiques, le pays connaît quotidiennement des grèves et des occupations, qui prennent souvent la tournure d’émeutes et de barrages routiers.

Pour le pouvoir, l’Algérie a bien connu son printemps arabe… Mais en 1988, avec l’ouverture pluripartite et l’adoption d’une nouvelle constitution.

« Ici, c’est la démocratie avec une presse libre qui ne me fait pas de cadeaux », avait assuré en 2003 le président Bouteflika en brandissant la une du quotidien Le Soir. La parenthèse démocratique a cependant été vite refermée. « Cinquante ans après l’indépendance, l’armée garde son emprise sur le pouvoir », regrette Madjid Benchikh, professeur à la faculté de droit d’Alger.

Comparé au modèle coercitif du dictateur tunisien en fuite Ben Ali, ou de feu Kadhafi, le contrôle étatique algérien s’opère de manière plus insidieuse : une presse libre et indépendante, certes, mais marginalisée ; un pluripartisme bafoué par les trucages électoraux et les alliances ; un solide « Département du renseignement et de la sécurité » (DRS), véritable police politique ; et surtout une politique clientéliste efficace grâce à la rente pétrolière et gazière. Mais le modèle de croissance basé sur les hydrocarbures s’effrite. Les exportations de gaz naturel diminuent inexorablement.

Deux guerres en cinquante ans

Si l’Algérie se tient encore à l’écart de la lame de fond qui secoue le monde arabe, c’est aussi parce que le traumatisme de la « décennie noire », la guerre civile qui a opposé le pouvoir militaire après le coup d’État de 1991 aux groupes islamistes, reste très vivace : « Ici, au bout de la rue, enfant, j’ai vu une voiture exploser. Il y avait du sang et des bouts de chair partout, c’était horrible. On aimerait faire partir les généraux mais nous avons toujours en tête la violence des années 1990 », confie Amza, un trentenaire de la Casbah d’Alger. En décembre 1991, l’armée décide d’annuler le processus électoral qui voyait se dessiner la victoire du Front islamique du salut (FIS) aux législatives. L’état d’urgence est instauré. Les assemblées communales et régionales sont dissoutes. Arrestations arbitraires et disparitions se multiplient, pendant que des groupes armés islamistes – plus ou moins manipulés – se constituent et font régner la terreur.

Vingt ans plus tard, la désillusion et l’apathie politique semblent avoir gagné une population épuisée par tant d’échecs. Le constat de cinquante ans d’indépendance est amer : « Nous avons manqué de nombreux rendez-vous », regrette Kamel, un vieux docker qui vit près de la place des Martyrs. 26 % des Algériens déclarent vouloir quitter le pays (selon une étude publiée par le quotidien Liberté). Une défiance tend à se généraliser envers tout le système, y compris les partis d’opposition et la presse indépendante : « On voit difficilement une personne ou un mouvement capable de fédérer la contestation. Je suis très inquiet », analyse Badreddine Manaa, rédacteur en chef du quotidien Le Soir.

L’inconnu islamiste

Le spectre islamiste est encore agité pour les élections législatives du 10 mai, après les bons scores d’Ennahda en Tunisie et des Frères musulmans en Égypte. « Dans un pays où il n’y a pas de sondages, le résultat des partis islamistes reste le grand inconnu », reconnaît Ali Benyahia, rédacteur en chef d’El Watan. Les seules références en la matière sont les premières élections pluralistes de 1988. Toutes les suivantes ont été truquées. En Algérie, la dissolution du FIS puis la « sale guerre » n’ont pas fait disparaître ses militants, qui continuent de prôner une « république islamique ».

« Les islamistes algériens n’ont plus la même virginité qu’en Tunisie. Les plus extrémistes d’entre eux ont les mains tachées de sang et notre mémoire est à jamais marquée par ces horreurs », met en garde l’écrivain Bachir Mefti. Les islamistes « légaux », très divisés et affaiblis au sein d’alliances avec le pouvoir, ont perdu une grande partie de leur crédibilité morale. Difficile donc de présager de leur poids politique futur. « À un moment ou un autre, le système ne tiendra plus. C’est ce qui s’est déjà passé en 1988 quand le cours du pétrole a baissé », analyse la journaliste économique Melissa Romadi. Qui en profitera ?

Article diffusé sous licence Creative Commons, écrit par Jean Sébastien Mora pour Basta Mag.

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